Ordre, chaos et agilité

J’écoutais sur France Inter Edgar Morin parler de “vivre poétiquement”. Pour lui, la difficulté consiste à conjuguer la vie prosaïque (toutes les activités qui ne nous passionnent pas mais nous sont nécessaires) et la vie poétique (les activités au contraire qui nous font vibrer, qui associent corps et esprit, du sport à l’art, de l’amour à la création). Illustration de la dialogique, l’unité de deux contraires, au cœur de la pensée complexe prônée par le philosophe. (Écoutez Morin ici).

La vie est un tissu mêlé de prose et de poésie

Edgar Morin écrit : “Qu’est-ce que la vie ? La vie est un tissu mêlé ou alternatif de prose et de poésie. On peut appeler prose les activités pratiques, techniques et matérielles qui sont nécessaires à l’existence. on peut appeler poésie ce qui nous met dans un état second : d’abord la poésie elle-même, puis la musique, la danse, la jouissance et, bien entendu, l’amour. Prose et poésie étaient étroitement entretissées dans les sociétés archaïques. Par exemple, avant de partir en expédition ou au moment des moissons, il y avait des rites, des danses, des chants. Nous sommes dans une société qui tend à disjoindre prose et poésie, et où il y a une très grande offensive de prose liée au déferlement technique, mécanique, glacé, chronométré, où tout se paie, tout est monétarisé.

Lecteur public intermittent (Dis-moi des mots) et auteur passager de poésie (j’ai eu un petit sous-prix Blaise Cendrars il y a quelques années !), je me délecte de cette description.

Rationnel ou émotionnel ?

J’y retrouve l’écho de deux tendances présentes dans l’univers de l’agilité en entreprise.

Dans une première approche, inspirée du lean manufacturing et séduisant les ingénieurs, on est subjugué par la démarche scientifique et les métriques. Ainsi la pratique du Kanban pour l’IT “S’améliorer de manière collaborative“ suggère qu’une approche scientifique soit employée pour appliquer les changements continus, augmentés et évolutifs.

Si le lean met l’homme au centre avec le pilier “respect for people”, il n’est souvent considéré que sous une forme rationnelle, restant dans la lignée de la pensée cartésienne et newtonnienne.

Ce n’est pas suffisant.

Oui, le respect des personnes doit primer sur les processus et les règles. Allons plus loin en mettant l’HUMAIN au centre. C’est-à-dire en considérant également les aspects émotionnels, intuitifs dont les travaux des sciences cognitives nous montrent l’importance décisive dans nos comportements (Damasio et autres…). C’est la deuxième tendance qui s’exprime souvent dans les conférences des agilistes, au risque cependant de perdre de vue que le centrage sur les émotions, le « bien-être au travail » ne suffit pas à la performance.

Rationnel ET émotionnel, système 1 ET système 2 comme l’écrit Kahneman : le premier système (système 1) fournit sans effort au second les impressions et sentiments qui sont les sources principales des convictions explicites et des choix délibérés du second système de pensée (système 2). Les deux systèmes fonctionnent ENSEMBLE, chacun avec ses biais et limitations.

Pensée dialogique en entreprise

Edgar Morin nous invite à mettre l’humain au centre, à réconcilier la vie prosaïque et la vie poétique, Descartes et Spinoza, l’efficience et la créativité, la performance et l’harmonie. En résonance avec Morin, François Jullien (conférence sur l’efficacité), nous propose de considérer la double polarité génératrice de la vie :

« le Yin qui engendre le Yang qui engendre le Yin, etc. »

Dans l’entreprise, comme le souligne ma consœur Geneviève Slosse Fraisse, “c’est aussi une invitation à dialoguer différemment entre manager et managé sur la motivation, celle-ci étant sous-tendue par le désir et le sens. Analyser l’articulation temps prosaïque et temps poétique au travail permet sereinement d’arbitrer entre nécessité de structuration des tâches et capacité d’expression de la créativité.

Edgar Morin définit le mot dialogique par le fait que deux ou plusieurs logiques, deux principes sont unis sans que la dualité se perde dans cette unité.

Ce n’est pas le déterminisme qui est d’une « richesse fascinante », ce n’est pas non plus le hasard. Isolés, ils sont chacun d’une pauvreté désolante. La richesse fascinante, le véritable objet de la connaissance scientifique, c’est la (les) relation(s) ordre/désordre, hasard/nécessité. C’est la réalité de leur opposition et la nécessité de leur liaison.

http://www.revolutionducomplexe.fr/epistemologie/dialectique/62-dialogique

L’entreprise chaordique et les passeurs de paradoxe

En prolongement de Morin, une pragmatique de l’agilité s’illustrerait par la capacité de marcher (voir de courir) en équilibre sur le fil tendu entre l’ordre et le chaos : le bord du chaos, zone de l’innovation, à la frontière de la complexité.

C’est la vision de l’entreprise que défendait Dee Hock, fondateur de Visa, dès les années 70. Il avait même inventé un néologisme pour cela : l’entreprise chaordique, décrite dans « The Birth of the Chaordic Age« .

De nombreux passeurs de paradoxe ont relayé cette pensée que l’on retrouve dans les écrits d’Olivier Zara, par exemple dans cet article “Le rôle du chaos dans l’innovation”.

Citons aussi Olivier Maurel qui écrit très dialogiquement sur “Le Cadre & Le Mouvement” (http://lecadreetlemouvement.strikingly.com/ ) tissant des liens avec méditation, permaculture, communication non-violente et intelligence collective :

Quelle bonne proportion de chaos (fécondité) et d’ordre (structuration) trouver alors ? Pour Dee Hock, une nouvelle voie existe qu’il appelle chemin chaordique : comme c’est le cas pour la nature et son harmonie, il existerait des modèles sachant conjuguer force de vies émergentes (qui favorisent le neuf) et convergentes (qui stabilisent le connu).

Cette recherche équilibriste amène à apprivoiser le paradoxe, principe actif des systémiciens tendance Palo-Alto. Je dois ici mentionner Jan Ardhui qui m’a ouvert de nouveaux horizons avec ses complémentarités génératives. Citons sa participation “Explorer, approfondir et utiliser ce qui est présent avec le Patterning Génératif” à l’excellent ouvrage collectif “Faire réussir les acteurs clés de l’entreprise – 2e édition” et également cet article : “How to integrate a coaching attitude in a managers position

Coach agile : conteur d’histoire sans fin ?

L’agilité n’est pas une apparition subite et spontanée, mais un autre nom pour raconter la même histoire : celle de l’homme à la recherche d’une organisation du travail dialogique.

La posture idéale du paradoxal “coach agile”, entre ordre et chaos, a-t-elle déjà été décrite par Maître Wen «Ecrits de Maître Wen. Livre de la pénétration du mystère» ?

“L’homme du Tao est vacuité, équanimité, limpidité, souplesse, simplicité. La vacuité est sa demeure, l’équanimité sa nature, la limpidité son miroir, la souplesse son agir, le retour sa constante. Chez lui, la souplesse est dure, la faiblesse forte, la simplicité pilier.»

Laissons alors le mot de la fin à André Gide pour définir la mission de ce coach agile à la recherche de plus de dialogique :

“Toutes choses sont dites déjà ; mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer..”

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